Une diversité de victimes, la même soif de reconnaissance

La rencontre organisée par Bake Bidea, vendredi soir à Biarritz, a réuni des victimes d’ETA comme des victimes de la violence d’Etat. Elles sont intervenues chacune de leur point de vue, révélant un besoin de prise en compte aussi bien de la part des institutions que de la société.

Goizeder TABERNA|11/06/2019 17:40|0 commentaires
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Iñaki Garcia Arrizabalaga et Axun Lasa se rendent régulièrement en milieu scolaire pour apporter leurs témoignages. © Guillaume FAUVEAU

Iñaki Garcia Arrizabalaga refuse d’opposer les victimes d’un camp et d’un autre. Il considère tout simplement que toutes font partie du camp des victimes. Il a perdu son père dans un attentat des Commandos Autonomes et il s’est assis à côté d’Axun Lasa, victime de la violence d’Etat. Derrière ce classement générique des victimes, la Rencontre pour construire le vivre ensemble célébrée vendredi 7 juin à l’espace Bellevue de Biarritz a rendu compte de la complexité de ce processus.

Sœur de Joxean Lasa, militant d’ETA torturé et tué par le GAL, Axun Lasa attend une prise en compte plus importante de la part des institutions. Le fils de Juan Manuel Garcia Cordero, délégué de la compagnie de téléphonie espagnole au Gipuzkoa, lui, met en avant le besoin de vérité et de justice. "Il ne peut y avoir de vraie paix sans vérité ni justice. Je défends le droit à savoir la vérité, qui a fait cela ? Qui a permis de le faire ? L’assassinat de mon père est resté dans l’impunité", relève Iñaki Garcia.

© Guillaume FAUVEAU

Il le dit sans haine aucune, mais confie une crainte : dans le nouveau contexte politique, il voit le risque que les compteurs de la justice soient remis à zéro. Répondant à une question venue du public, il précise sa pensée : "Si dans un cas, il viendrait à avoir un conflit entre la vérité et l’application de la justice, nous devrons faire le choix de la vérité". Ce soir, à Biarritz, il a laissé la porte entrouverte à la justice transitionnelle en se disant prêt à assumer des condamnations symboliques au nom du droit à la vérité.

Régulièrement, le public applaudit. Il réagit aux témoignages poignants des deux intervenants. Dans la salle, de nombreux acteurs de la résolution du conflit sont présents. Les présidents de la Communauté d’agglomération Pays Basque et du Biltzar des communes, le maire de Biarritz Michel Veunac, tous les parlementaires du Pays Basque Nord à l’exception de la députée Florence Lasserre, et des conseillères régionales et départementale y sont. Des députés du Parlement de Gasteiz, notamment la sœur de Joxi Zabala tué par le GAL, Pili Zabala (Podemos), se sont joints à l’initiative. Egalement, des représentants de plusieurs partis dont une large représentation de la gauche abertzale. Les propos des deux victimes sont complétés par celui de Brandon Hamber, directeur de l’Institut de recherche sur les conflits internationaux et sur la justice transitionnelle Incore.

Faire autre chose de cette souffrance

A situation complexe, remèdes multiples, le chercheur conseille la mise en place d’une stratégie sur plusieurs fronts, séquencée et cohérente. "En Irlande du Nord, j’entends souvent que le timing n’est pas bon pour mettre en place une justice transitionnelle, parce que les gens sont trop en colère. Mais si l’on pense ainsi, je me demande s’il sera un jour bon…" doute Brandon Hamber. Il reconnaît tout de même qu’on essaie de réparer quelque chose qui n’est pas complétement réparable, mais l’essentiel serait "de montrer que nous essayons de le faire".

Le nombre de fois où Axun Lasa s’est retrouvée à la place de la victime est incalculable. Elle-même torturée par des policiers espagnols, elle a perdu son frère enlevé par les GAL, torturé et tué. Le corps avait été retrouvé 12 ans plus tard, mais les différentes cérémonies de deuil se sont déroulées sous la violence policière. Aujourd’hui encore, elle attend des institutions une autre considération. "Et à chaque fois, la douleur s’additionne", soupire-t-elle.

© Guillaume FAUVEAU

Elle a voulu faire autre chose de cette souffrance. "Nous ne sommes pas maîtres de ce que nous ressentons mais oui de ce que nous voulons faire de ces sentiments", lui avait dit quelqu’un. Iñaki Garcia a vite pris conscience que la haine qu’il ressentait lui "ruinait la vie" et a décidé de sortir de "sa zone de confort", comme il l’appelle, pour s’investir dans les initiatives de pacification de la société, de "délégitimation" de la violence.

La bataille des récits

Dans les deux sociétés que Brandon Hamber a suivi, la nord-irlandaise et la sud-africaine, il a fallu régler la question de la bataille des récits. Il en a conclu que la démarche intégrant la multiplicité des perspectives des récits peut être une réponse. Iñaki Garcia adhère à cette idée, mais tient à ajouter que les personnes qui ont soutenu la violence doivent faire une auto-critique et dire que cela n’aurait pas dû se produire.

Il accepte difficilement qu’à leur retour, les prisonniers basques soient reçus chaleureusement dans leurs quartiers. Il y voit le cautionnement de la violence passée. Axun Lasa participe à ces "ongi etorri" pour accueillir des amis, des proches, qu’elle aime, qu’elle n’a pas vus depuis des années et qui ont pour la plupart subi un traitement par la justice inéquitable. Elle fait pour eux ce qu’elle aurait voulu faire pour son frère. Mais l’extériorisation du soutien aux anciens militants d’ETA reste un sujet sensible au Pays Basque Sud.

Une de leur victime est intervenue dans la salle. Elle a souffert du silence de la société basque. Alors qu’il avait dix ans, un colis piégé lui a amputé une jambe et enlevé la vision d’un œil. Alberto Muñagorri entendait sous sa fenêtre des manifestants scander "Gora ETA militarra !" et s’est senti isolé pendant toutes ces années de conflit. "J’ai également ressenti cela, non pas de la part de la société, mais de la part des institutions", lui a répondu Axun Lasa. Muñagorri est d’Orereta (Gipuzkoa) et lui aussi participe autant qu’il le peut aux réunions consacrées aux victimes. "Nous devons commencer à dire les choses de façon plus claire pour regarder l’avenir avec lucidité", estime-t-il. Pour cela, il faudra du temps, mais la sérénité des échanges a démontré que pour les personnes présentes au Bellevue, le timing était le bon.

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