“Nous pensons que l’Europe n’est pas amendable à cause du carcan imposé par les traités”

L’UPPB (Université populaire du Pays Basque) organise ce vendredi 17 mai à Saint-Etienne-de-Baïgorry (salle Bil Etxea, en face de la chocolaterie Laïa, à 20 heures) une conférence intitulée “Une Union européenne à refaire”.

Ximun LARRE|mediabask|0 commentaires
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Patrick Saurin. © DR

Patrick Saurin a été chargé de clientèle auprès des collectivités publiques au sein des Caisses d’Epargne. Porte parole de Sud Solidaires BPCE, il est membre du CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes) et de la Commission pour la vérité sur la dette publique de la Grèce créée en 2015. Auteur du livre Les prêts toxiques : une affaire d’état (Demopolis, 2013), il a été un pionnier pour dénoncer ces emprunts avec des taux d’intérêts qui explosent, prenant certaines collectivités locales à la gorge. L’Université populaire du Pays Basque l’a invité ce vendredi 17 mai pour débattre sur l’Europe.

Comment est-on passé d’une vision positive de la construction européenne, qu’on a pu connaître à une époque, à une large défiance aujourd’hui dans l’opinion publique ?

Patrick Saurin : A l’origine avec la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), puis la Communauté économique européenne (CEE), il y avait un discours positif autour de “plus jamais la guerre”, dans un esprit de coopération. Sauf que dès le début, c’est un projet organisé autour de l’économie et du capital où la question sociale est radicalement absente. Les populations font ensuite l’expérience, au fur et à mesure que l’Europe se met en place, de ses aspects négatifs. En somme, une confiscation de la démocratie par des structures opaques, comme la Banque centrale européenne (BCE) et des institutions hors sol où les citoyens n’ont pas leur mot à dire. A partir des années 80, cette Europe accentue la mise en place d’un carcan économique libéral, avec les privatisations, les politiques d’austérité, une grande place accordée au commerce, à la spéculation, le fait de maintenir les paradis fiscaux. Petit à petit, ces choses qui semblaient plutôt cachées apparaissent au grand jour, grâce à des campagnes d’organisations politiques ou associatives comme ATTAC ou Bizi!. Beaucoup s’aperçoivent alors que l’Europe, ça n’est pas seulement Erasmus mais un ensemble de politiques au service du capital et contre l’intérêt de la majeur partie de la population.

Et malgré tout, une certaine mythologie autour des pères fondateurs persiste ?

Le discours autour des pères fondateurs est une construction de l’histoire passant sous silence le fait que l’Europe repose sur des critères qui sont essentiellement monétaristes, en matière de dette publique, de déficit ou d’inflation. Le traité de Maastricht, quand il est mis en place, c’est autour de ces impératifs économiques, sans rien au niveau social, sans aucun objectif en matière de chômage, de réduction d’inégalités, de progression des systèmes de santé, de gestion des biens commun ou de transition écologique.

L’ouvrage collectif, “Europe, alternatives démocratiques. Analyses de gauche”, auquel vous venez de participer, veut montrer que les alternatives proposées actuellement par les différentes gauche pour refonder l’Europe sont vouées à l’échec.

Au niveau des stratégies à mettre en œuvre, je partage notamment avec Eric Toussaint du CADTM et Alexis Cukier, un des rédacteurs de cet ouvrage, le fait que pour s’en sortir, une rupture est nécessaire. Alors, tout le monde en parle, beaucoup d’organisations politiques emploient ce mot, mais quand il s’agit de le mettre en application, il n’y a plus grand monde, comme on a pu le vérifier en Grèce avec Syriza. Nous pensons que l’Europe n’est pas amendable à cause du carcan imposé par les traités. Le fait de la “ripoliner” en vert ou avec un soupçon de social est un leurre. Nous disons qu’il faut désobéir. On a des bases solides pour ça, par exemple au niveau de la dette qui est un outil d’asservissement des peuples.

Le cas de la dette grecque, sur laquelle vous avez travaillé, est un cas d’école...

J’ai fait partie de la commission pour la vérité sur la dette publique grecque mise en place en 2015. Nous avons fait un audit de la dette et préconisé, en toute légalité, de suspendre le paiement d’une dette qui était illégitime. En droit international, il y a ainsi des conventions, comme celle de Vienne, selon laquelle quand un pays a des difficultés, l’éducation, la santé et tous les besoins fondamentaux de la population doivent passer avant le paiement de la dette. La Grèce, vu sa situation catastrophique, était en situation de faire un audit et en attendant de suspendre le paiement, de faire face aux besoins fondamentaux qui n’étaient pas assurés. Quand nous avons rendu les conclusions de notre audit, nous avons montré que plus de 90 % de la dette grecque était illégitime. Puis, quand il y a eu ces fameux Memoranda mis en place, la quasi totalité de cette “aide” est allé renflouer les banques qui avaient spéculé. On les a sorties d’affaire, notamment les grandes banques françaises et allemandes, dans un tour de passe-passe. Nous pensons que chaque Etat doit mener un audit de sa dette, on s’apercevrait que beaucoup de scandales nous concernent.

Comme ces fameux emprunts toxiques ?

J’ai beaucoup travaillé ces dernières années sur cet aspect de la dette au niveau local en France, avec ces emprunts toxiques qui constituent une dette scandaleuse, illégale, validée rétroactivement par des lois, et qui ont laissé supporter aux collectivités publiques le coût de la spéculation des banques. On peut chiffrer cela à environ 20 milliards d’euros. Un seul exemple : la métropole de Nîmes a remboursé une dette de 10 millions d’euros en payant une pénalité de 58,6 millions en plus, dans un contexte où les banques privées empruntaient à taux nul ou très faible à la BCE.

Au cœur de votre réflexion, on trouve l’idée d’une socialisation des banques, qui n’est pas une nationalisation. Est-ce réalisable ?

Je pense que c’est tout à fait réalisable. Les problèmes ont commencé à partir des privatisations dans les années 80 et à partir du moment où l’on mélange banque d’affaires et de dépôt. Je connais bien l’histoire de l’intérieur, j’ai été salarié de la Caisse d’Epargne pendant 30 ans. Dans notre groupe, nous avions une banque d’affaire, Natixis, qui a généré des milliards de pertes, supporté ensuite par l’ensemble du groupe et notamment la banque de détail pour les particuliers. Ce que nous préconisons, c’est la socialisation, c’est à dire qu’il y ait un contrôle citoyen exercé par les représentants des salariés, des clients, d’associations, d’élus dans de nouveaux Conseils d’Administration. D’ailleurs, ce débat entre nationalisation et socialisation des banques existait déjà au lendemain de la guerre, au moment des nationalisations et du programme des “jours heureux” du Conseil national de la résistance.