Gérard Caussimont : “L’ours est comme nous, il cherche le meilleur résultat au moindre effort”

Gérard Caussimont est naturaliste et président du fonds d'intervention éco-pastorale groupe ours Pyrénées. Les attaques de Claverina s'expliqueraient par un mauvais emmagasinage de graisse à l’automne et par une non protection des troupeaux. Lui réfute totalement la thèse selon laquelle là où l'ours est présent le pastoralisme est en baisse. Ce serait même plutôt le contraire.

Xan Idiart|13/05/2019 13:55|0 commentaires
Capture_d%e2%80%99e%cc%81cran_2019-05-10_a%cc%80_20.03.50
Gérard Caussimont est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l'ours brun des Pyrénées. © UCANAL

Dans quelle mesure l'ours attaque les brebis ?

L'alimentation de l'ours est à 85 % composée de végétaux et d'insectes, selon l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFN). Les 15 % restants, se décomposent en deux parties : 8 % pour les animaux sauvages et les charognes et 7 % de bétail domestique que l'ours va prédater en fonction des ressources alimentaires qu'il va rencontrer dans la nature et des opportunités.

Une ourse comme Claverina, lâchée en octobre dernier, est un animal qui est arrivé dans un territoire qu'elle ne connaissait pas, et par malchance cet automne il n'y a pas eu de faîne, le fruit du hêtre, ni de gland, le fruit du chêne, que les ourses utilisent pour emmagasiner des graisses pour le sommeil hivernal. Elle s'est trouvée dans de mauvaises conditions pour faire des réserves.

Normalement quand l'ours sort d’hibernation, il va retrouver des arbres avec des fruits secs qu'il avait en automne. Là elle en a pas eu du tout. Dans ces conditions, il est possible qu'elle ait eu besoin de se refaire une santé au point de vue graisse, et comme elle ne connaît pas le territoire, elle va au plus facile, à la rencontre des herbivores, et les herbivores les plus faciles à trouver, ce ne sont pas les isards ou les sangliers, mais les moutons.

Justement, les éleveurs sont surpris que l'ours descende à seulement 800 mètres d'altitude. Est-ce vraiment si anormal ?

Au contraire, c'est entièrement normal. Beaucoup de gens croient que les ours habitent sur les sommets, mais pas du tout. L'ours est une espèce qui vivait dans le département aux alentours d'Orthez. En Cantabrie, il y en a à 250 mètres d'altitude. De par la persécution dont il a fait l'objet de la part de l'Homme, cet animal s'est réfugié dans les montagnes, mais en Vallée d'Aspe et en Vallée d'Ossau, l'ours fréquente le fond des vallées. La proximité de l'ours près des granges et des habitations est totalement normal. C'est nous qui avons perdu l'habitude de vivre avec.

Dans les monts cantabriques, les ours passent à proximité des villages, souvent la nuit pour aller chercher la nourriture là où elle est. S'il y a des chiens ou des humains, ils ne vont bien évidemment pas s'approcher. Mais si les ours ne sont pas embêtés, n'ont pas mangé depuis longtemps et trouvent de la nourriture facile, oui ils vont attaquer les troupeaux. Finalement, les ours sont comme nous. Ils cherchent le meilleur résultat au moindre effort. L'être humain est encore un animal dans ce sens.

Le maire de Mauléon Michel Etchebest a publié une tribune dans MEDIABASK dans laquelle il assure que là où la population de l'ours augmente, celle du pastoralisme décroit. Il donne notamment comme exemple la vallée de Somiedo et l'Ariège. Que pensez-vous de cette thèse ?

Je ne suis absolument pas d'accord avec cet argument. C'est même le contraire. Un rapport des inspecteurs généraux en Ariège démonte cette idée. Entre 2015 et 2017, dans la zone d'Ariège où il y a le plus d'ours, il y a +15 % de brebis en estive qu'auparavant. Et a Somiedo, suite à la création d'un parc naturel, grâce notamment à la présence de l'ours, il y a beaucoup plus de bétail aujourd'hui qu'avant, et les éleveurs sont davantage aidés pour pouvoir avoir des troupeaux de bovins qu'autrefois. Avant, les familles avaient trois à cinq vaches, et aujourd'hui avec les subventions, il y a des troupeaux de cinquante et même de cent bêtes.

Ce qui a diminué en revanche, ce sont les brebis, mais non pas à cause de l'ours, mais parce que ces troupeaux étaient des troupeaux de transhumance qui venaient de Castille et d'Extremadour. Ils faisaient des centaines de kilomètres pour passer l'été dans ces montagnes. Tout ça a pris fin, car que ce soit en France ou en Espagne, le parcours des moutons à travers les champs est parfaitement impossible vu qu'ils sont tous cultivés et mécanisés avec des machines modernes. 

Pour revenir au comportement de l'ours, le gouvernement de Navarre veut mettre en place un protocole pour apprendre à l'ours là où il peut se rendre et là où il ne peut pas. Est-ce théoriquement possible de "dresser" un ours sauvage ?

Ça me fait rigoler de le dire comme ça. Ça ne devrait pas car c'est triste, mais oui il existe un protocole des deux côtés des Pyrénées. C'est un protocole pour les ours à problème. Lorsqu'on considère que l'animal a un comportement qui pourrait être problématique on va d'abord déclencher une observation approfondie. On le fait par exemple si un ours se laisse voir en plein jour à proximité de l'humain et qu'il ne s'enfuit jamais, ou s'il se montre agressif vis-à-vis d'une personne. On déclenche également l'observation si l'ours attaque trois quatre fois le même troupeau gardé dans la semaine. Si le troupeau est regroupé au kaiolar, avec des chiens de protection et des bergers, et que malgré cela il attaque, on commence les investigations. C'est la première étape du protocole.

Si le comportement suspect est avéré, on passe à des mesures d’effarouchement avec des agents de l'ONCFN et des balles à double détonation pour faire peur à l'ours lorsqu'il s'approche, et même des balles en caoutchouc pour ceux qui s'approchent vraiment beaucoup trop d'une grange. Si cela ne suffit pas, on capture l'ours et on lui met un collier émetteur pour le surveiller en permanence et le dissuader de s'approcher de tel endroit. En dernier ressort, si tout cela ne fonctionne pas, le protocole prévoit la capture de l'animal et/ou son élimination, et s'il s'attaque délibérément à l’humain, on passe directement à l’abattage.

Ce protocole a déjà été mis en place dans les Pyrénées, et ça a toujours été un succès puisque ces animaux n'ont plus posé de problème. Mais ce qui s'est passé à Larrau et dans la vallée de Roncal ne relève pas d'un comportement suspect de l'ours. Les troupeaux n'étaient pas protégés et Claverina a agi normalement. Selon moi, le protocole ne devrait pas être mis en œuvre. Je le répète, il nous faut apprendre à nouveau à vivre avec l'ours. Il fait partie de la montagne au même titre que les autres animaux sauvages, certains que nous avons réintroduit d’ailleurs comme le cerf et le bouquetin, mais ceux-là nous les acceptons car il s’agit de gibier.  

INFOS ASSOCIÉES