Héloïse Nio : “Il s’agit de leur donner une autonomie pour trouver eux-mêmes un travail ou une formation”

Originaire de Cambo-les-Bains, élève au lycée de Navarre de Saint-Jean-Pied-de-Port, Héloïse Nio a quitté en 2016 son poste d’ingénieure à la RATP (Paris) pour créer Thot (Transmettre un HOrizon à Tous), une école diplômante de français à destination des demandeurs d’asile.

Anaiz Aguirre Olhagaray|2019/05/22 15:10|0 iruzkin
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Héloïse Nio, directrice de l’école Thot. DR

Le 9 mai dernier, Héloïse Nio a publié sur son blog Mediapart le récit d’un voyage effectué au Pays Basque l’année dernière avec des élèves de l’école Thot. Ces derniers ont rencontré les lycéens de Saint-Jean-Pied-de-Port. Une expérience à reproduire, estime la jeune femme.

En quoi consiste l’école Thot et à qui s’adresse-t-elle ?

Thot s’adresse aux personnes en situation d’exil. Le seul vrai critère, c’est qu’il ne faut pas que les gens aient l’équivalent du Bac, c’est-à-dire qu’ils n'aient pas terminé le lycée. Le principe, c’est 160 heures de français pendant 16 semaines, avec des ateliers artistiques et créatifs (théâtre, arts plastiques, chant), et des ateliers d’orientation professionnelle. Le but n’est pas d’apprendre le français en quatre mois à fond et de trouver un emploi. On est réaliste. Mais il s’agit de leur donner une certaine autonomie pour pouvoir trouver eux-mêmes un travail ou une formation.

Les intervenants sont-ils bénévoles ?

Pour avoir vraiment une formation de français de qualité et arriver à quelque chose en si peu de temps, il faut des professionnels. C’est l’un des grands principes de l’école. D’autre part, on cherche une stabilité que les élèves n’ont pas : toujours la même classe, toujours le même professeur, toujours la même salle de cours, toujours le même emploi du temps…

Vous ne proposez pas seulement des cours de français.

On offre aussi une permanence sociale et juridique, ainsi qu’une permanence psychothérapeutique pour accompagner les étudiants dans leurs autres besoins. Ce sont des personnes en exil donc d’un point de vue psychologique, il y a des traumatismes passés. La raison qui les a fait quitter leur pays, le trajet aussi, qui est parfois beaucoup plus traumatisant, notamment pour ceux qui sont passés par la Libye. Et le présent, parce que l’accueil et la vie qu’ils ont en France n’est pas souvent à la hauteur de ce qu’ils s’imaginaient.

Que deviennent les diplômés ?

Environ 400 élèves sont passés par l’école ou y sont encore aujourd’hui. Il y en a pas mal qui trouvent du boulot, quand ils ont les papiers qui correspondent. Ce que l’on constate surtout, c’est qu’après, ce sont des gens capables de se faire eux-mêmes un réseau, de s’orienter, de trouver des formations. Le but c’est de les autonomiser et de leur donner confiance en eux.

Le gouvernement français assure-t-il l’enseignement de la langue aux étrangers ?

L’Ofii (Office français de l’immigration et intégration) propose ces formations-là aux personnes qui ont la protection internationale, donc pas aux demandeurs d’asile. L’argument de l’Etat français est de dire qu’on ne va pas investir dans des personnes qui n’ont pas l’asile et qui peut-être, ne vont pas rester en France. Mais notre argument c’est de dire qu’au moins, une fois qu’ils ont leurs papiers et qu’ils peuvent travailler, ils parlent déjà le français.

L’année dernière vous avez fait venir vos élèves au Pays Basque. Que retenez-vous de cette expérience ?

C’est sûr que cela a fait bouger les gens. Cette rencontre a semé énormément de graines. Agir avec les jeunes et les faire se rencontrer est pour moi le meilleur moyen de faire évoluer l’accueil. J’aimerais beaucoup que ce soit plus répandu.

Quel regard portez-vous sur la situation migratoire ?

Je suis assez inquiète. La loi Asile et immigration est une loi terrible, dont on voit les premiers effets maintenant. Par exemple, nous avons une étudiante afghane sous le coup de la procédure Dublin. C’est une vraie horreur. Là elle est en CRA [Centre de rétention administrative] et elle va être envoyée en Suède, puis renvoyée en Afghanistan. À cause de cette loi, elle peut rester jusqu’à 90 jours en CRA alors qu’elle n’a commis aucun délit. C’est très inquiétant. Trente-cinq de nos étudiants sur 112 n’ont aucune ressource. Certains vivent dans la rue. Je n’ai pas beaucoup d’espoir. Parfois, je suis optimiste et parfois je me sens déprimée et inquiète. Cela fluctue, mais de manière générale, légalement ça ne va pas dans le bon sens.

Voulez-vous ajouter autre chose ?

Si d’autres lycées veulent nous recevoir au Pays Basque, ce sera avec grand plaisir ! Ou même les associations du coin, comme Diakité. Faire en sorte que les lycées mènent des actions comme celle-là, c’est utile et génial. Ça inspire des gens.