Il faut changer le système, pour sauver le vivant

Dans un rapport publié ce lundi 6 mai, des scientifiques du monde entier alertent les politiques sur le déclin accéléré du vivant, imputable à un modèle économique qu’ils appellent à transformer radicalement. Emmanuel Macron a réagi dans la soirée, se posant comme un défenseur de la biodiversité. Ce dont doutent les écologistes.

Anaiz Aguirre Olhagaray|2019/05/10 23:05|0 iruzkin
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L'IPBES estime que sans changement transformateur de politique, les tendances négatives de la nature continueront jusqu’en 2050 et au-delà. © Ester GRAN

Alors que débute la sixième extinction de masse, "les objectifs pour 2030 et au-delà ne pourront être atteints que par un changement transformateur dans les domaines de l’économie, de la société, de la politique et de la technologie". Les conclusions de l’IPBES sont formelles. La Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, souvent considérée comme le "GIEC de la biodiversité", rend un rapport à faire froid dans le dos, réalisé sur les trois dernières années grâce au travail de 145 experts issus de 50 pays différents. Un million d’espèces sont menacées d’extinction, y est-il révélé, et la seule et unique solution réside dans des "changements transformateurs". A l’issue d’une réunion avec le groupe de scientifiques, le président de la République Emmanuel Macron a fait des déclarations dont les écologistes se demandent encore si elles seront suivies d'effets.

"C’est la première fois qu’au meilleur niveau scientifique sont établis des faits cruels pour nous tous et qui appellent à l’action. Ce qui est en jeu est la possibilité même d’avoir une Terre habitable", a affirmé Emmanuel Macron, ajoutant que "la biodiversité est un sujet aussi important que le changement climatique et nous ne pouvons gagner cette bataille qu’en mettant ces deux objectifs ensemble."

Le président a affirmé vouloir agir en matière d’alimentation humaine, en modifiant les pratiques agricoles. Il a également souhaité limiter l’artificialisation des sols, évoquant la "réhabilitation des 20 à 25 % de sols agricoles extrêmement dégradés par l’utilisation de produits phytosanitaires". Le chef de l’État s’est également exprimé en faveur de la lutte contre le gaspillage et "toutes les formes de productions de déchets".

Mais il s’est notamment fait remarquer par sa mention au projet de mine d’or en Guyane, l’estimant "pas compatible avec une ambition écologique et en matière de biodiversité". Le président a assuré que le projet Montagne d’Or (qui prévoit l’exploitation d’une mine de 2,5 km de long au sud de Saint-Laurent-du-Maroni, en forêt tropicale, dès 2022) ferait l’objet d’une "décision formelle et définitive", prise "en concertation avec le territoire." Le président serait-il prêt à enterrer ce projet ? Que les paroles soient suivies d'actes, voilà ce que demandent les principales organisations écologistes, à commencer par le collectif guyanais Or de Question.

Alors que Metz accueille cette semaine le G7 Environnement, l'ONG France Nature Environnement s’interroge dans son communiqué de presse sur l’absence du chef d’État à ce rendez-vous international, et alerte qu’au même moment, "son gouvernement entend organiser l'affaiblissement complet du champ de compétences du Conseil National de Protection de la Nature, qui évalue chaque année l’impact sur les espèces protégées de plusieurs centaines de dossiers".

Les autochtones en première ligne

Basé sur une revue systématique d'environ 15 000 références scientifiques et sources gouvernementales, le rapport de l'IPBES s’appuie aussi, et pour la première fois à une telle échelle, sur les savoirs autochtones et locaux. Il aborde en particulier les questions concernant les peuples autochtones et les communautés locales. Les scientifiques concluent ainsi que "les régions du monde qui devraient subir des effets négatifs importants en matière de changement climatique, de perte de biodiversité, des fonctions des écosystèmes et des contributions apportées par la nature aux populations sont également des zones dans lesquelles habitent de grandes concentrations de peuples autochtones et la plupart des communautés les plus pauvres du monde."

L’étude préconise une plus grande prise en compte des "points de vue, des perspectives et des droits des peuples autochtones et des communautés locales, ainsi que de leurs savoirs et compréhension de grandes régions et écosystèmes, et des moyens de développement futur qu’ils souhaitent."

En chiffres

Le document est riche en données précises, chiffrées. Au chapitre de l’urbanisation, du développement et des questions socio-économiques, il rapporte ainsi que depuis 1992, le nombre de zones urbaines a observé une croissance de l’ordre de 100 %. D’ici 2050, le monde prévoit une longueur de 25 millions de kilomètres des nouvelles routes goudronnées, dont 90 % dans les pays les moins avancés et les pays en voie de développement à revenu faible et intermédiaire.

Depuis 1905, la population humaine mondiale a augmenté de 105 %, passant de 3,7 à 7,6 milliards d’individus. Le rapport indique en outre que la planète compte actuellement 2 500 conflits concernant les combustibles fossiles, l'eau, la nourriture et la terre. Un chiffre macabre : 1 000 militants écologistes et journalistes ont été tués entre 2002 et 2013.

Pour ce qui est de l’agriculture, l’IPBES estime que "la dégradation des sols a réduit de 23 % la productivité de l’ensemble de la surface terrestre mondiale", et qu’"une partie de la production agricole annuelle mondiale, d’une valeur marchande pouvant atteindre 577 milliards de dollars, est confrontée au risque de disparition des pollinisateurs", ajoutant que "100 à 300 millions de personnes sont exposées à un risque accru d'inondations et d’ouragans en raison de la perte d'habitats côtiers et de leur protection". Sir Robert Watson, président de l’IPBES, assure "qu'il n’est pas trop tard pour agir, mais seulement si nous commençons à le faire maintenant à tous les niveaux, du local au mondial".

Retrouvez l’essentiel des résultats de l’étude sur ce lien.