Jeanne Gauthier-Lenoir : “Qu’est-ce qu’on met en place en complémentarité de l’arrêt de travail ?”

Psycholoque clinicienne du travail, membre du réseau souffrance et travail, Jeanne Gauthier-Lenoir est intervenue lors du Colloque sur les violences sexistes et sexuelles au travail à l'auditorium Ravel de Saint-Jean-de-Luz, le 27 novembre. En tant que membre de ce réseau, elle œuvre en faveur de la divulgation des connaissances sur la notion de travail. A l’occasion de la Journée internationale contre les violences faites aux femmes, elle a plus particulièrement développé le thème de la souffrance psychique des femmes au travail.

Maite UBIRIA BEAUMONT|2018/12/12 15:12|0 iruzkin
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Jeanne Gauthier-Lenoir. © Isabelle MIQUELESTORENA

Dans le cas de la souffrance au travail, on parle beaucoup de la part de l’organisation du travail, de la situation d’isolement du salarié, de l’individualisation. Est-ce que les femmes vivent des situations spécifiques dans ce domaine ?

Rentrer dans ce thème par la question du genre vous permet d’accéder à la réalité de ce que les femmes vivent au travail. C’est une porte d’entrée essentielle parce qu’elle va vous permettre d’être plus près du réel, du quotidien des femmes, un quotidien extrêmement contraignant, à la fois dans la sphère domestique et dans la sphère professionnelle. La difficulté pour elles est d’être capable de tenir à l’ensemble. Tenir, à un moment donné, c’est ça qui va potentiellement faire entrer dans ce processus d’usure. C’est parce qu’on se contraint aussi soi-même à tenir cet ensemble-là avec toutes les injonctions qu’on peut entendre, tant d’un point de vue sociétal que de celui de l’organisation du travail et des contraintes fixées contractuellement avec l’employeur.

Vous évoquez l’hyper-responsabilité, la culpabilité... Est-ce un symptôme spécifique aux femmes ?

Concernant l’hyper-responsabilité, je n’ai pas de données chiffrées, je vous donne donc plutôt mon ressenti à partir de l’expérience qui est la mienne, en consultation. Je le vois autant chez les hommes que chez les femmes. Peut-être que l’hyper-culpabilité, je la vois plus chez les femmes. Mais cela demanderait à être confronté. En tout cas, c’est sûr que c’est un trait commun du sujet qui à un moment, va défaillir par rapport au travail et qui va d’abord lire sa problématique au travail comme étant une problématique individuelle. Ce qui est aussi nourri par des idéologies qui traversent la société et en particulier le monde du travail. Ce sont des logiques où l’on vient vous dire que vous devez être un sujet ultra-performant qui ne défaille jamais et qui est capable de tout faire seule.

Pourquoi parle-t-on d’idéologies ? C’est parce que derrière, il n’y a pas de fondement par rapport à la réalité de ce que c’est d’être engagée subjectivement et psychologiquement dans le travail. On travaille et on se travaille ensemble. La réalité, c’est d’être dans l’interaction avec autrui. Bien sûr, je suis dans l’interaction à moi-même, mais je suis avant tout un être social. Si je travaille dans les métiers du soin, je travaille au bénéfice de mon employeur, mais aussi au bénéfice des personnes qui reçoivent les soins que je prodigue.

Vous dites que les femmes sont amenées à travailler d’une certaine façon, dans un monde qui est celui des hommes dans lequel elles doivent cacher les signes de féminité. Elles devraient nier la construction de la femme travailleuse.

Cela se voit dans les milieux extrêmement masculins, dans le BTP ou le milieu industriel, par exemple. A l’armée, c’est un peu différent. Les évolutions de carrière sont parfois plus rapides pour les femmes. En revanche, il y a tout un travail sur le corps. Si je stigmatise et fais des catégories très générales, je prends deux opposés que j’ai pu observer : la femme qui va surinvestir la féminité, maquillage, bijoux et tenue militaire plus ajustée au corps, et à côté, des femmes qui sont dans l’abandon total de toute caractéristique féminine et de mise en valeur du féminin, par l’attitude corporelle et le vocabulaire utilisé.

Vous avez parlé du fond du problème, celui du déni du sexisme dans la vie quotidienne et professionnelle. Comment peut-on faire émerger cette réalité ?

Il faut la faire émerger et il faut surtout la penser, car ainsi, on se donne la possibilité d’agir. Il faut pouvoir articuler à la fois la pensée et l’action. Je crois beaucoup dans l’approche pluridisciplinaire nous permettant d’accompagner de manière beaucoup plus fine et adaptée les victimes. Il faut être présent à la fois sur le plan du curatif et sur le plan de la prévention. Il faut aller en entreprise former les professionnels, mais aussi en dehors de l’entreprise. Il y a un travail à mener par exemple avec les médecins généralistes. L’arrêt de travail est un premier niveau de réponse, mais c’est insuffisant. Donc, qu’est-ce qu’on met en place en complémentarité de l’arrêt de travail ?

Y a-t-il un manque de formation ou des préjugés ?

Peut-être un peu des deux. Nous sommes tous traversés par des représentations stéréotypées avec lesquelles il faut se débattre un peu. Et puis, la question de la formation est une question qui est essentielle. Si on a une théorie du travail, on peut aller comprendre ce qui se passe concrètement au sein d’une entreprise et comment on peut articuler l’organisation du travail avec la santé mentale et physique des salariés, et particulièrement des femmes.

Il existe une batterie législative, la loi égalité homme femmes… Malgré cela, dans 80% des cas, lorsque la femme dénonce du harcèlement, elle perd son emploi. Le contexte semble plus favorable, mais il y a tout de même un problème d’adaptation de la loi.

C’est le grand paradoxe dans lequel nous sommes pris qui convient d’essayer de penser, sur lequel il faut accompagner la victime. Le parcours judiciaire est exigeant et compliqué. Quand vous êtes une personne qui, à un moment donné, est en difficulté au point d’entamer votre santé mentale et physique, c’est un parcours difficile à suivre pour pouvoir sortir d’une situation devenue pathogène. D’où l’importance des professionnels qui doivent être bien formés à travers cette approche pluridisciplinaire, pour pouvoir le mieux possible accompagner. On va faire ce travail ensemble d’un point de vue psychopathologique du travail, parce que c’est mon travail. Mais en parallèle, et au regard de votre situation, on va voir ce qu’on peut mettre en place pour que vous puissiez être accompagnée sur tous les plans, idéalement, en même temps et parallèlement.

Il peut y avoir à un moment donné nécessité à aller sur le plan juridique et c’est important de le faire, mais ça appartient à la personne de prendre cette décision. Aller sur le plan juridique, c’est aussi une manière de faire évoluer la société. Dans l’entreprise, cela peut amener tout un chacun à réfléchir. Il y a une question de citoyenneté là-dedans et une question politique. C’est-à-dire que, moi, en tant que citoyen, citoyenne, j’ai envie de participer à un système qui euphémise un certain nombre de réalités et reproduit un fonctionnement, ou j’ai envie d’agir, et dans ce cas-là, quels peuvent être mes types d’action, de façon à la fois individuelle et collective ?