Bataille autour d’un crucifix à l’école publique

L’abrogation par Pétain en 1941 de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État provoqua parfois quelques remous. Un exemple, celui d’Ahaxe, petit village de Basse-Navarre qui, d’octobre à décembre 1945, est la scène d’une bataille sur la laïcité.

Gérard EDER|mediabask|0 iruzkin
251018_focus_ahaxe2
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, et ce durant plusieurs mois, à Ahaxe, deux camps se sont opposés. © Aurore LUCAS

Le mercredi 22 novembre 1945, le conseil municipal d’Ahaxe adopte la délibération suivante : “M. le Maire prend la parole et fait connaître au Conseil municipal un fait qui s’est passé à l’école d’Ahaxe lors de l’inspection de M. l’Inspecteur primaire. Un crucifix était apposé à l’École des Grands depuis octobre 1941 par le Conseil municipal. M. l’Inspecteur, de sa propre autorité, a enlevé le crucifix sans en avoir averti le maire, ni le Conseil municipal… M. le Maire propose au Conseil municipal de rétablir le crucifix, étant donné que l’école appartient à la commune qui en a la charge totale… Le Conseil municipal approuve à l’unanimité la proposition de M. le Maire et décide de remettre en place le crucifix le dimanche 26 novembre 1945 en corps constitué”.

Retour vers les années sombres

Comment en était-on arrivé là ? Le 31 mai 1941, le secrétariat du maréchal Pétain envoie à Jérôme Carcopino, secrétaire d’État à l’Instruction publique, une lettre dans laquelle il est stipulé que désormais les signes religieux sont autorisés dans les mairies et écoles si la municipalité et le curé de la paroisse sont d’accord.

En fait, cette décision est un compromis entre d’une part Pétain et ceux de ses partisans qui soutiennent un retour en force de l’Église catholique dans l’enseignement public, notamment les deux anciens secrétaires d’État à l’Instruction publique Georges Riperet et Jacques Chevalier, la hiérarchie catholique, Léon Daudet et l’Action française, le colonel de la Rocque et, localement, le député basque Jean Ibarnégaray, et le béarnais Léon Bérard, ex-député et ex-conseiller général devenu ambassadeur au Vatican. En face, parmi les partisans du statu quo “laïc”, se rangent le vice-président du Conseil, l’amiral François Darlan, le ministre de l’Intérieur Pierre Pucheu, et Carcopino lui-même. Ils reçoivent l’appui des mouvements collaborationnistes de l’ex-socialiste Marcel Déat, et de l’ex-communiste Jacques Doriot. Est également en faveur du statu quo l’ambassadeur de l’Allemagne nazie, Otto Abetz qui craint que la politique de Pétain ait pour conséquence de raviver la guerre scolaire et de provoquer des remous en France occupée, ce qu’il ne veut à aucun prix.

Un compromis

Finalement, le compromis trouvé consiste à ne rien rendre obligatoire et à laisser la décision finale entre les mains des départements pour ce qui est des subventions et des municipalités en ce qui concerne les signes et emblèmes religieux.

Au Pays Basque, peu de municipalités mirent fin au statu quo et la commune d’Ahaxe semble avoir été, de ce point de vue, une exception. La décision fut prise en octobre 1941, par le maire, Martin Irigoin, en accord avec le curé de la paroisse, l’abbé Labourt-Ibarre, Mais, contrairement à ce que devait affirmer quatre ans plus tard le Conseil municipal, aucune délibération officielle ne fut ni soumise au vote des élus, ni même discutée.

Chronologie d’un affrontement

Les hostilités débutent le 12 octobre 1945, au moment où l’inspecteur Georges Lacombe découvre le crucifix et le fait décrocher. Le 18 octobre, le maire, Bernard Luro écrit au Préfet, Jean Baylot, pour exiger sa réinstallation, en lui donnant un mois pour s’exécuter. Rien ne se produit. Quatre jours après l’expiration de ce délai, le jeudi 22 novembre, il demande et obtient le soutien des autres conseillers municipaux pour agir. Il est donc décidé à remettre en place la croix le dimanche suivant, soit le 26 novembre. A cette occasion, les élus municipaux développent une conception assez particulière de la laïcité puisqu’ils affirment : “Le régime républicain étant un régime de liberté, il (le conseil municipal) demande que cette liberté ne soit pas un mot sans aucun sens, mais une liberté qui permette à une commune entièrement catholique de mettre dans les immeubles communaux les emblèmes religieux”.

Le lendemain de cette réunion, le vendredi 23 novembre, le maire envoie un mot à l’instituteur, Arnaud Arbelbide, en poste à Ahaxe avec son épouse, Jeanne, lui indiquant que le Conseil municipal se portera “en corps constitué le 25 novembre à l’école publique pour replacer le crucifix à l’endroit même où il avait été enlevé”. Il lui demande, en outre, d’être présent “le dimanche vers 16 heures à l’établissement scolaire si possible, sinon de placer la clé dans la serrure ainsi que le crucifix sur le pupitre”.

Le 24 novembre, l’échange de correspondance s’accélère. C’est d’abord l’instituteur qui répond au maire : “Je ne puis vous donner l’autorisation demandée sans en référer à mes chefs hiérarchiques”. Mais, ce même jour, Georges Lacombe s’arrête à Ahaxe pour rencontrer le maire. S’il n’arrive pas à le convaincre de changer de position sur le fond, il parvient cependant à retarder d’une semaine la décision de procéder au raccrochage du crucifix. Entre temps, Arnaud Arbelbide a alerté, outre sa hiérarchie et ses collègues du Syndicat National des Instituteurs, dont l’ancien dirigeant de la Résistance, Honoré Baradat, qui demande au Préfet d’intervenir rapidement.

Épilogue

Finalement, le dimanche 2 décembre 1945, après la messe, une délégation composée du maire, du curé, de conseillers municipaux et de quelques habitants, descend de l’église, située sur une colline dominant le village, jusqu’à l’école publique qui se trouve à quelques centaines de mètres en contrebas. Mais, arrivée devant l’école, la délégation se trouve face… à une poignée de gendarmes de Mendive qui en interdisent l’accès sur ordre du sous-préfet de Bayonne. Et le rapport des Renseignements généraux (n° 4471/SL/10), consacré à cette affaire, note en conclusion : “Après que la décision de Monsieur le sous-préfet lui fut communiquée, le maire et les conseillers municipaux se sont retirés sans incidents”. Et tout en resta là.

Dans la presse de l’époque, cette affaire passa complètement inaperçue. Ce qui n’est pas vraiment étonnant à un moment où la population, aux prises avec les difficultés de toutes sortes avait sans doute d’autres chats à fouetter que de se préoccuper d’un conflit qui ne dépassa pas vraiment les limites communales.