André Garreta : “C’est la volonté qu’il faut, il n’y a plus de temps à perdre”

A l'occasion d'Alternatiba, MEDIABASK est allé à la rencontre du président de la CCI Bayonne Pays Basque, André Garreta, afin qu'il apporte sa vision de l’économie et de la lutte pour le climat. Cet entretien a eu lieu vendredi dernier à Bidart, lors de l'inauguration d'un bâtiment à ESTIA, centre de formation pour ingénieurs.

Anaiz Aguirre Olhagaray|2018/10/10 07:30
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Le président de la CCI Bayonne-Pays basque, André Garreta. ©Isabelle Miquelestorena

Vous dites que la CCI est un "accélérateur de croissance". Accélérer la croissance ne revient-il pas à produire davantage, donc à consommer toujours plus de ressources naturelles, dans un monde où elles sont limitées ?

Ici à ESTIA, on produit de la matière grise, des ingénieurs qui travaillent sur le progrès pour aller vers le développement durable. Nos ingénieurs sont formatés au développement durable. Nous enrichissons la planète de matière grise qui, demain, sera à même de développer un cursus pour favoriser justement l’écosystème. Avez-vous vu ce bâtiment que nous créons ? Nous faisons de la production d’énergie qui va alimenter les bâtiments : les éoliennes. Nous sommes inscrits sur ce schéma-là sachant que c’est une valeur ajoutée au bâtiment. Il faut donc trouver des moyens de le financer. Je pensais que vous m’auriez posé des questions sur l’écosystème qui se développe dans la région, et qui permet à nos entreprises de bénéficier de recherche et d’innovation. Autrement, il faudrait aller chercher cela dans les grandes métropoles. Avec le jacobinisme exacerbé, je souhaite que notre territoire puisse s’enrichir justement de matière grise, qui va faire évoluer ce territoire dans de bonnes conditions, avec les plateformes, le transfert de technologies que nous avons créées. Derrière, nous avons mis en place des incubateurs pour permettre à ces entreprises porteuses de projet de développer leur projet, donc de développer de l’emploi. Ma préoccupation est d’arriver à capter l’emploi des jeunes sur le territoire Pays Basque.

Selon une étude, la lutte contre le changement climatique pourrait créer 18 millions d’emplois dans le monde, dont 10 000 au Pays Basque dans tous les secteurs luttant contre le changement climatique. Ne faudrait-il pas mettre l’accent sur ce type d’activité économique ?

Nos ingénieurs vont y participer. Ils vont être formés à ça. Les formations sont ancrées sur un contexte de développement durable, et nos élèves ingénieurs auront déjà cette touche-là. Nous vivons sur un territoire mais nous vivons aussi sur la Terre que nous devons protéger. Si j’en avais les moyens, je ferais beaucoup de choses que peut-être certains ne font pas suffisamment rapidement. C’est la volonté qu’il faut, il n’y a plus de temps à perdre, nous sommes dans le réchauffement climatique. J’observe que des pays ne veulent pas faire d’efforts, continuent à aller de l’avant les yeux bandés, et nous allons en subir les conséquences.

Le réchauffement climatique est causé par l’activité humaine. Ce rêve de croissance n’est-il pas suicidaire ?

Mais vouloir la croissance de quoi, et comment ? Si vous souhaitez une croissance qui permet d’aller vers des économies d’énergie, vers des substituts aux énergies qui aujourd’hui polluent, et bien je pense qu’il y a des solutions, que nous devons les mettre en œuvre. C’est ce que nous faisons déjà ou que nous essayons de faire au mieux… On n’a peut-être pas toujours les moyens de le faire, et c’est ce qui va nous manquer. Mais derrière les moyens, il y a l’élément primordial qu’est la volonté. Il faut que les gens prennent conscience du devenir de notre terre, qu’ils prennent conscience du devenir de nos enfants, et dans quel état va-t-on laisser la planète. Et la planète, aujourd’hui, se révolte. La nature reprend ses droits. Et elle continuera à se révolter tant que l’Homme sera incapable d’observer ce qui se passe, là où il vit.

Vous citez régulièrement une étude de l’Oxfam, selon laquelle huit personnes possèdent autant que la moitié de la population mondiale. Dénoncer cela, n'est-ce pas aller contre le principe même du système capitaliste, dans lequel les entreprises augmentent leurs profits redistribués aux investisseurs ?

Je dénonce le problème de redistribution. Il n’est pas normal que des pays comme l’Afrique qui sont très riches en matières premières, se soient faire dépouiller par le Nord. Aujourd’hui on s’étonne qu’ils viennent migrer vers le Nord. Je pense qu’il aurait fallu un contexte, un contrat gagnant-gagnant, et pour équilibrer ce contexte-là, faire en sorte que la population puisse vivre décemment, avec des contractualisations qui ne soient pas à sens unique. Voilà le problème.

A quoi cela sert à ces huit personnes de détenir la moitié de la richesse mondiale ? A quoi cela leur sert d’avoir des zéros alignés sur leur compte en banque, si ce n’est pas pour en profiter ou en faire profiter tous ceux qui n’ont rien à manger, ou sont dans la misère ? Il y a de mauvaises règles de redistribution et ces personnes vont tout absorber. Bientôt il n’y aura plus de gouvernement, parce que ce sont ces gens-là qui vont gouverner. Parce qu’ils auront le pouvoir de l’argent. Et donc je pense qu’il faut remettre tout ça à plat.

La CCI se présente comme "l’animateur économique du territoire". La solution ne serait-elle pas de relocaliser l'activité économique, et de créer des emplois non-délocalisables ?

C’est ce que nous essayons de faire justement avec l’écosystème. Ma volonté est que les jeunes puissent trouver, in situ, sur le territoire Pays Basque, du travail. Ce n’est pas simple. Il faut trouver des solutions, lancer des initiatives, s’engager dans l’innovation, dans la recherche. Et l’innovation et la recherche, ça ne veut pas dire créer systématiquement une volonté de produire pour faire de la production. C’est modifier notre type productif, rechercher nos ADN. Je suis essentiellement pour les circuits-courts. Si on veut évoluer dans de bonnes conditions, il faut éviter justement aux marchandises de trop circuler, et cultiver in situ des potentialités, qu’elles soient agricoles, économiques ou autres...

Les "indicateurs de croissance" que vous rendez publics régulièrement ne tiennent compte que de l'aspect économique et financier. Les valeurs non-marchandes, le bien-être, le lien social, la culture... ne sont jamais mentionnées dans votre argumentaire. Pourquoi ?

Mais pour cela, il existe des organismes, des associations… Moi je ne représente que le monde économique, je n’ai pas la représentation ni en charge la totalité de la gestion de ce qui se passe sur notre territoire. Quand je parle, je m’exprime au nom de l’économie, au nom des chefs d’entreprise, et je me limite à cela pour l’instant.