Jean-Pierre Massias
Spécialiste des processus de pacification et de transition démocratique

Jean-Pierre Massias, agrégé de droit public et spécialiste des processus de pacification et de transition démocratique, revient sur l'organisation terroriste Daech et le contexte géopolitique en Syrie. Il balaye un certain nombre de principes fondamentaux pour aboutir à une situation pacifiée en Occident et au Moyen-Orient.

 
"Si on ne veut plus que Daech existe, il ne suffit pas de le détruire"
Bénédicte Saint-André|2015/11/26 08:10|Iruzkin 1
Unnamed
Jean-Pierre Massias livre son analyse après les attentats de novembre. © Gaizka Iroz

"Le conflit en Syrie vient en prolongement de la question libyenne et irakienne."

"Contrairement à Al-Qaïda, Daesh ne veut pas s'imposer mondialement."

"Quand on dit que l'Occident achète son pétrole, c'est possible mais il est d'abord vendu à des consortiums sans traçabilité."

"Il faudra d’abord certainement dépasser les frappes aériennes pour aller porter le combat au sol, à savoir accepter de perdre des soldats."

"Dans ce contexte le bilan des 'printemps arabes' et des interventions occidentales reste très décevant."

"A terme, il faut aboutir à une paix positive, éradiquer la violence, contrairement à une paix négative qui ne repose que sur la seule victoire d’un camp sur l’autre."

"Le jeu économique des Etats, l’affrontement entre Russes et occidentaux, le rôle ambigu de la Turquie et la ligne de fracture entre sunnites et chiites sont autant de facteurs clefs pour véritablement comprendre la situation."

"On ne défend le droit qu’avec le droit."

"La guerre fabrique toujours de nouveaux problèmes."

"Il est sûr que les amalgames, la stigmatisation ne sont pas des réponses mais risquent au contraire de favoriser cette radicalisation."

Il ne faut jamais oublier que la crise syrienne actuelle trouve son origine dans la contestation de la dictature. C’est bien la question de la démocratie de la souveraineté de cet Etat qui est primordiale.

Sans angélisme ni complaisance, Jean-Pierre Massias prend acte de l’intervention militaire en Syrie et y associe une réflexion de fond sur la transition démocratique, seul rempart contre le cercle vicieux de la violence terroriste. Il pointe également la nécessité d'un travail en Occident pour éviter la contagion sur notre sol de l'idéologie djihadiste. Entretien.

Comment situer la Syrie dans le foyer de conflits du Moyen-Orient ?

Jean-Pierre Massias : Le conflit en Syrie vient en prolongement de la question libyenne et irakienne. Le printemps arabe a entraîné dans cette zone une répression forte et rapide. Une partie de la crise là-bas s'est ainsi faite en réaction. Bachar el-Assad est d'ascendance alaouite, une branche du chiisme, minoritaire. Des sunnites radicaux ont progressivement rejoint Daesh, mouvement salafiste djihadiste, pour s'opposer à ces branches minoritaires qu'ils associent à des infidèles, des impurs. 

Quels sont le but et la stratégie de Daech dans cette zone ?

J.-P M. : Contrairement à Al-Qaïda, Daech ne veut pas s'imposer mondialement. Son dessein est de créer un califat musulman qui dépasse les frontières existantes, avec une organisation administrative qui lui est propre. Pour cela, il veut reconquérir la frontière entre Irak et Syrie, issue du partage colonial. En découle une extrême violence médiatisée de manière très forte sur les réseaux sociaux. Cette violence s’inscrit dans une véritable stratégie : elle vise à montrer aux populations sunnites que l’occident est plus prompt à réagir à la destruction de musées qu'à s’opposer à la répression du gouvernement syrien.

Comment se finance Daech ?

J.-P M. :  Son financement vient d'extorsions, du pillage puis du trafic d'oeuvres d'art et surtout des ressources naturelles : pétrole, gaz, mines de phosphates. Quand on dit que l'Occident achète son pétrole, c'est possible mais il est d'abord vendu à des consortiums sans traçabilité. On parle d'un budget de 2,5 milliards d'euros en 2015.

L'intervention militaire est-elle suffisante pour éradiquer Daech ?

J.-P M. :  Pour vaincre Daech sur le terrain, il faudra d’abord certainement dépasser les frappes aériennes pour aller porter le combat au sol, à savoir accepter de perdre des soldatsMais, si on ne veut plus que Daech existe, il ne suffit pas de le détruire. La question est de savoir comment fabriquer un monde arabe pacifié. Il ne faut jamais oublier que la crise syrienne actuelle trouve son origine dans la contestation de la dictature. C’est bien la question de la démocratie de la souveraineté de cet Etat qui est primordiale.

Dans ce contexte, le bilan des "printemps arabes" et des interventions occidentales reste très décevant. Il aurait fallu s'interroger de manière approfondie sur l'après-Kadhafi, l'après-Hussein. On ne l'a pas fait. Faute de stabilité, ces zones sont des fabriques de radicalité. Il faut réétudier le rapport de ces Etats avec la démocratie, la souveraineté.

Ne s'agit-il pas d'ingérence ?

J.-P M. : Oui et non. Même si on ne peut nier que les interventions étrangères ont considérablement accentué le conflit et reposent sur des intérêts stratégiques, la défense des insurgés de 2011 contre la répression, tout comme la protection des minorités (chrétiens d’Orient, chiites et autres) et le respect de la dignité des femmes, peuvent légitimer cette intervention. Ceci dit, les conflits aujourd'hui sont l'expression d'un problème structurel. Il faut donc y répondre par une politique structurelle. Et, évidemment, les solutions doivent émaner des peuples là-bas, leurs principes locaux doivent être respectés. A terme, il faut aboutir à une paix positive, éradiquer la violence, contrairement à une paix négative qui ne repose que sur la seule victoire d’un camp sur l’autre.

Comment concilier la lutte contre Daech avec le contexte géopolitique aux ramifications multiples ?

J.-P M. : Daech, au delà de l’extrême sauvagerie de ses attentats, renvoie l’occident à ses contradictions. Il doit assumer les conséquences géopolitiques de ce combat : trouver un terrain d’entente avec la Russie elle même très présente et qui soutient le régime de Bashar El Assad, lui aussi très meurtrier; trouver une solution a la question Kurde dont les combattant(e)s participent héroïquement à la lutte anti-Daech; intégrer l’Iran dans le règlement du conflit, c’est à dire autant de questions très délicates pour la diplomatie française.

Le conflit syrien est d’une extrême complexité dont Daesh n’est qu’une partie. Pour le résoudre, il faut actionner sa complexité. Tous les raccourcis, les explications simples, rapides, évidentes, même si elles disent parfois des choses vraies n'expliquent pas tout. Le jeu économique des Etats, l’affrontement entre Russes et occidentaux, le rôle ambigu de la Turquie et la ligne de fracture entre sunnites et chiites sont autant de facteurs clefs pour véritablement comprendre la situation.

Que pensez-vous de la sémantique martiale et de l'arsenal législatif utilisés par le gouvernement ?

J.-P M. : Devant une telle émotion, il y a une nécessité de réaction. Cette rhétorique vise à rassurer. Elle est une première étape importante. Mais il faut également réussir dans un second temps à dépasser cette dialectique. Il est trop tôt pour dire si la méthode est efficace pour se protéger des attentats.

Le recours à l'état d’urgence n’est pas critiquable en soi. En revanche la volonté d’accroitre ses effets et de procéder à une révision de la constitution soulèvent davantage de questions. A cet égard, les propos du premier ministre* concernant sa volonté de soustraire la loi votée les 19 et 20 novembre derniers ne constituent certainement pas un signal très positif. Ils démontrent que lui-même à un doute sur le fait que la loi votée soit conforme avec la constitution, donc aux libertés. Or, on ne défend le droit qu’avec le droit.

La guerre est-elle le seul moyen pour se sentir à nouveau en paix en France ?

J.-P M. : La guerre fabrique toujours de nouveaux problèmes. Georges Bush a fait la guerre en Afghanistan. Les Etats-Unis ne sont pas plus sûrs pour autant. Je suis convaincu que le plus important n'est pas de réprimer les attentats, c'est de faire en sorte que le terreau sur lequel ils surgissent n'existe plus. Ce n'est pas le djihadisme qui fabrique la radicalisation, mais la radicalisation qui fabrique le djihadisme.

Il est sûr que  ni les amalgames, ni la stigmatisation ne sont des réponses mais risquent au contraire de favoriser cette radicalisation. En terme de solutions, les ramifications sont aussi multiples. De manière globale, il faut revoir les politiques économiques et sociales, se battre contre l'exclusion et permettre une surveillance des plus jeunes sur les réseaux sociaux.

 

*Propos du premier ministre : «Je suis extrêmement dubitatif sur l’idée de saisir le Conseil constitutionnel. Je souhaite que nous allions vite sur la mise en œuvre des dispositifs [...] que vous allez voter, mais il y a toujours un risque à saisir le Conseil constitutionnel. Si le Conseil répondait que la loi révisée est inconstitutionnelle sur un certain nombre de points, sur un certain nombre de garanties apportées, cela peut faire tomber 786 perquisitions et 150 assignations à résidence déjà faites. Il y a y compris des mesures qui ont été votées hier à l’Assemblée nationale –je pense à celle sur le bracelet électronique, je suis dans la transparence– qui ont une fragilité constitutionnelle. [...] Moi je souhaite que nous allions vite car je souhaite donner [...] aux forces de l’ordre et à la justice tous les moyens de poursuivre ceux qui représentent un danger pour la Nation, la République et les Français.»