A fondo
Justice restaurative

La cinéaste bayonnaise Maiana Bidegain est la première femme dans l’État français à avoir eu recours à la justice restaurative, un processus au cours duquel, avec l’aide d’un médiateur, une victime peut entamer un dialogue avec son agresseur dans le but de réparer les conséquences de l’acte.

Anaiz Aguirre Olhagaray|20/06/2019 10:25|1 comentario
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Née à Bayonne, Maiana Bidegain vit aujourd’hui dans les Landes. © Darmyn Calderon

Durant le tournage de son premier film “Secretos de lucha” (2007) en Uruguay, la réalisatrice Maiana Bidegain fait la découverte de la justice restaurative (appelée au Québec “justice réparatrice”). Une démarche de dialogue entre une victime et son agresseur, qu’elle entamera elle-même avec l’homme qui l’a violée à l’âge de 7 ans. Elle relate ce processus dans son documentaire “Rencontre avec mon agresseur”, diffusé sur France 5 le 4 juin et prochainement rediffusé.*

En quoi consiste la justice restaurative ?

Maiana Bidegain : Dans la loi française, c’est une notion qui a été incorporée en 2014 lors de la réforme pénale. Elle permet à ceux qui le souhaitent, victimes ou agresseurs, de se retrouver avec un médiateur et de dialoguer sur les conséquences qu’un crime ou un délit a eu sur eux. L’objectif des deux côtés est de permettre une sorte de réparation, mais surtout d’expression de ce que cela leur a causé, de la façon dont ils ont vécu le moment même. Mais surtout, des conséquences à plus long terme, voire à très long terme, de ce que cet acte a eu sur leurs vies. Il y a un double cheminement d’aller l’un vers l’autre pour s’exprimer, écouter. Pour la victime, d’essayer de comprendre pourquoi cela s’est passé, et du côté de l’agresseur, de comprendre aussi que les conséquences ont souvent largement dépassé le moment du délit ou de l’agression. Cela peut concerner tout type d’infraction, pas uniquement des crimes violents.

Comment en avez-vous entendu parler ?

C’était à l’occasion de mon premier film, “Secretos de lucha”. À l’époque en France, ce n’était encore qu’une théorie. Mon film parle de ce qu’ont vécu mon père, ses frères et sœurs pendant la dictature en Uruguay. Là-bas, j’ai retrouvé un homme, un militaire qui avait torturé mon père lors de son incarcération pour actes militants. Je l’ai appelé et j’ai enregistré la conversation, que j’ai faite écouter à mon père. Cette séquence du film a profondément intrigué et intéressé un professeur de criminologie de l’université de Pau, Robert Cario, qui étudie la justice restaurative sous tous ses aspects. Il m’a invitée à présenter le film à l’occasion d’un forum sur la justice restaurative. C’est là que j’ai découvert le sujet. La justice restaurative peut s’appliquer autant au niveau d’Etats, qui se reconstruisent suite à une guerre civile ou un trauma national, que dans le domaine plus civil de tous les jours, pour surmonter des actes ou des délits de droit commun.

Qu’est-ce qui vous a amenée à rencontrer votre agresseur ?

Le crime a eu lieu quand j’étais une toute petite fille de 7 ans. Comme j’avais eu la force de parler, que mes parents m’ont crue et qu’ils ont tout de suite eu recours à la police, il y a eu un procès et condamnation. A cette époque, je n’ai pas assisté au procès, mais la justice était censée avoir suivi son cours. Ceci dit, pendant toute ma vie, il m’est arrivé de repenser à ce moment-là et de repenser à cette personne en essayant de comprendre pourquoi cela avait eu lieu, en espérant que ce passage en prison l’avait changé, lui avait permis de comprendre, de grandir, et en espérant toujours que cela ne recommence pas.

Dans le cas où la victime ne souhaite pas être confrontée à son propre agresseur, elle peut rencontrer l’auteur d’un délit ou crime similaire. ©416 prod

J’ai eu un énorme choc lorsque je suis tombée totalement par hasard sur un article de journal qui citait son nom, car il comparaissait dans un procès pour des actes similaires, des agressions sexuelles sur mineurs qui avaient eu lieu quelques années après sa libération. Je me suis demandée ce qu’il s’est passé et pourquoi ça n’a pas marché, pourquoi il était de nouveau en procès. Je me suis dit qu’il fallait que j’aille lui parler, que je comprenne qui il est, et pourquoi il a fait ces gestes-là. Je voulais avoir cette confrontation avec lui, que je n’avais pas eue quand j’étais enfant.

Et vous décidez d’avoir recours à la justice restaurative.

Quand j’ai retrouvé la trace de mon agresseur, ma première pensée a été d’aller le rencontrer, où qu’il soit, même en prison. Mais je ne me sentais pas forcément la force de le faire. Je me suis souvenue de la justice restaurative. J’ai découvert que le professeur Cario avait fondé l’Institut français de la justice restaurative (IFJR) et donc, qu’il allait être possible d’organiser des rencontres avec des médiateurs. Du coup, le cadre proposé par l’IFJR me semblait à la fois plus sécurisant et plus confortant. Il allait me permettre de progresser tout au long du cheminement. C’est d’ailleurs un long cheminement, qui n’aboutit pas systématiquement à une rencontre.

S’agit-il d’une démarche consistant à pardonner l’agresseur ?

Moi je n’y suis pas allée avec une démarche de pardon mais de réhabilitation, de réinsertion. Ce sont deux choses complètement différentes. Je trouve que le pardon est lié à une foi, à une croyance un peu chrétienne. Selon moi, les faits de viols sont impardonnables. Par contre, cela n’empêche pas que je sache faire la différence entre un acte et une vie. Je crois en l’homme et à sa capacité à progresser. Ce n’est pas parce que quelqu’un a commis un acte à un moment donné qu’il n’est pas capable de faire des actes bien meilleurs tout le reste de sa vie. Ma démarche a été de m’adresser à une personne, pas juste à un violeur. Mais je l’ai mis en face de ses responsabilités.

Maiana et son agresseur "O" ont été accompagnés par une médiatrice. (France 5)

Faire un film a-t-il été votre façon à vous de tourner la page ?

Oui. En plus, je trouvais que cela valait la peine d’exposer à la société ce questionnement qui m’a traversée tout au long de la démarche. En particulier parce qu’aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on a trop tendance à prendre partie trop vite sur les choses, à vouloir passer à autre chose. Pourtant, dans beaucoup de cas, il faut aussi se replonger sur ce que l’on n’a pas forcément envie de voir. C’est vraiment en prenant le temps de les analyser, de les affronter qu’on peut grandir, et non pas en zappant.

*Le film de Maiana Bidegain “Rencontre avec mon agresseur” sera rediffusé sur France 5 le 25 juin à 3h du matin. Il devrait également être présenté en festivals ainsi que dans toute la région Nouvelle-Aquitaine dans le cadre du Mois du film documentaire, en novembre.