Me Isabelle Duguet
Bâtonnière de l'ordre du barreau de Bayonne

Vingt-cinq novembre, Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes. Chaque année, 216 000 femmes de tous âges sont victimes de violences physiques ou sexuelles dans le monde, 86 000 de viols ou de tentatives de viol. Et une femme décède tous les trois jours sous les coups de son conjoint, dans l'Etat français. Maître Isabelle Duguet, bâtonnière du barreau de Bayonne, revient sur ce fléau qui perdure aussi au Pays Basque. Si elle estime aujourd'hui le parquet bayonnais "attentif", elle regrette une formation encore trop aléatoire des policiers et gendarmes. Et appelle la société à changer de regard sur les victimes. 

"Un violent n'est pas un amoureux passionné"
Justine Giraudel|25/11/2015 08:10|0 commentaires
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Depuis le 24 juin 2010, les violences psychologiques au sein du couple sont un délit punissable d'une peine maximale de trois ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende. © Isabelle MIQUELESTORENA

"Il n'y a pas que les violences physiques, il y a aussi les mauvais traitements dont on parle moins, beaucoup plus difficile à démontrer : les violences psychologiques, les attitudes et les mots qui blessent, parfois sur des années."

"Il faut absolument que la personne qui compose ce numéro ait un interlocuteur compétent. Parce qu'elle ne le fera peut-être pas demain."

"En confondant les choses, la société a longtemps était beaucoup trop clémente."

"Pendant des années on se dit 'je ne peux pas le quitter, et puis il y a les enfants...'. Il y a toujours des raisons, une promesse."

"On demande encore énormément aux femmes. Cela reste un parcours du combattant."

"Souvent, le but de ces femmes est d'avoir la paix. Juste d'avoir la paix. Des outils existent, mais leur mise en place est encore trop aléatoire."

Qu'est-ce qu'il y a derrière la permanence téléphonique d'aide aux victimes [le 06.22.05.02.35, ndlr.] ?

Me Isabelle Duguet : Notre idée est de proposer une écoute, une information, et bien évidemment une défense, 24 heures sur 24. Une équipe de trente avocats, réactive jour et nuit, vient en aide à toutes les victimes. Elle ne se consacre pas uniquement aux violences conjugales ou intra-familiales. Nous ne sommes pas les seuls à proposer ce type de permanence, il y a aussi des associations dont certaines avec lesquelles nous travaillons. Mais, dans notre cas, la confidentialité liée à la relation client/avocat est intéressante. Les personnes que nous recevons n'ont pas peur : au cours des premières consultations l'heure est avant tout, pour elles, aux renseignements.

Outre la confidentialité, quelle aide apporte ce service aux femmes victimes de violences ?

Me I. D. : La mise en pratique. Cela peut aller d'un état des lieux, d'un conseil, à la saisine du juge des affaires familiales. Y compris dans l'urgence : ce dernier peut prendre une ordonnance de protection et d'autres mesures, jusqu'à l'autorisation de quitter le domicile conjugal avec les enfants ou l'exclusion du conjoint violent du domicile. Le procureur peut lui aussi être saisi, pour la convocation rapide du violent devant le tribunal correctionnel ou l'engagement d'une thérapie… Mais c'est souvent compliqué.

Notre rôle est aussi d'assurer la prise en charge et l'orientation vers des associations, en lien avec l'hôpital, des psys… Car il n'y a pas que les violences physiques, il y a aussi les mauvais traitements dont on parle moins, beaucoup plus difficiles à démontrer : les violences psychologiques, les attitudes et les mots qui blessent, parfois sur des années.

Il nous arrive de recevoir des femmes détruites… Je ne sais pas si c'est le terme qui convient mais… quand elles viennent il faut absolument qu'elles aient une écoute, qu'un interlocuteur réponde et qu'il soit compétent. Parce que la personne qui compose ce numéro ne le fera peut-être pas demain. Il est très difficile de franchir ce pas.

Une question délibérément simpliste : existe-t-il des profils types ?

Me I. D. : Non. D'ailleurs, il ne faut pas que les personnes victimes de ces violences se culpabilisent. Cela touche tous les âges, tous les milieux. Il m'est arrivé de recevoir des femmes âgées qui s'en sortent souvent par le biais d'un de leurs enfants. L'instruction ne protège pas. Certains facteurs peuvent aggraver, les soucis du quotidien, les tensions, la prise de produits… mais ça peut toucher tous les univers sociaux.

En confondant les choses, la société a longtemps était beaucoup trop clémente : un violent n'est pas un amoureux passionné. Et c'est encore d'actualité.

Quelles sont les étapes pour s'extraire de l'emprise d'un conjoint violent ?

Me I. D. : Elles sont souvent longues. Soit une victime va poser une limite de suite, et s'en sortir assez vite, soit cela peut durer des années. C'est assez pernicieux. Je ne suis pas médecin, mais il y a certainement des profils pathologiques de violents qui ne sont pas "que" mauvais. Il y a de l'amour aussi, des enfants en commun.

La vie va être émaillée de violences et de retrouvailles, la personne violente va multiplier les cadeaux, les repentirs, les pleurs… s'enfermer et, surtout, enfermer l'autre dans un cercle de violence. Ce qui est compliqué, ce qui veut dire pour l'épouse de passer sans cesse de l'espoir au désespoir. Pendant des années on se dit "Je ne peux pas le quitter, et puis il y a les enfants...". Il y a toujours des raisons, une promesse.

D'où la nécessité de dire aux victimes, sans les culpabiliser, que ce n'est pas normal. "Oui, mais vous comprenez, j'étais énervée moi aussi, j'ai un peu crié..." Non ! Ce n'est pas normal de prendre trois tartes quand vous avez un peu crié. Il faut sortir du cercle du silence, de la culpabilité et de la honte. C'est souvent parce que les personnes victimes ont honte que cela dure si longtemps.

C'est aussi parce que le discours à l'égard des auteurs est très édulcoré : "Untel, oui il est un peu nerveux, mais il n'est pas méchant". Comme si ce n'était pas grave. Alors qu'en réalité c'est très destructeur. Pour la victime et pour les enfants.

Que pensez-vous de la façon dont cette question est traitée par les institutions et les acteurs sociaux du Pays Basque ?

Me I. D. : Je pense sincèrement, sans hypocrisie, que des efforts sont faits pour mobiliser et, déjà, alerter la société. Mais en même temps, on se rend compte que ce n'est pas du tout évident : on demande encore énormément aux femmes. Cela reste un parcours du combattant.

Des réponses adaptées sont prévues par la loi. Mais on se heurte souvent à la question de la preuve. Quand, ce qui arrive en général, le violent reconnaît ses actes cela permet de mettre en place des soins qui peuvent être efficaces. Mais quand les violents sont dans le déni… Même si le personnel du commissariat est de mieux en mieux formé... ce n'est pas toujours ni partout le cas. Il arrive encore parfois que les femmes soient soupçonnées de mentir et qu'on les menace presque... "Je vous préviens, ce que vous dites est très très grave si ce n'est pas vrai". Il persiste un besoin très clair en formation sur le fléau de la violence à l'égard des femmes.

Que pensez-vous de la suspension de l'Observatoire contre les violences faites aux femmes, qui s'annonçait comme un dispositif spécifique au Pays Basque ?

Me I. D. : Il y a eu un effet d'annonce sur ce groupement. L'idée était, et reste, une très bonne idée, mais qui n'a finalement pas vue le jour, il faut dire les choses comme elles sont. Peut-être pour des questions de rivalités, de financement… je ne sais pas, franchement.

Je pense que l'intérieur du Pays Basque est plus démuni que la côte alors qu'on devrait apporter une réponse globale. Tomber sur le bon interlocuteur reste encore trop aléatoire, il subsiste une inégalité entre les territoires qui ne devrait pas exister. Le quotidien de ce que je peux voir et entendre dépend beaucoup de la personne sur laquelle on tombe. Et ça ne devrait pas être le cas.

Comment pensez-vous que ce dispositif pourrait être amélioré ?

Me I. D. : Ma prérogative est de ne pas passer à côté d'une personne en souffrance, d'une victime de violence conjugale. Il y a aussi trop peu de centres d'hébergement. Dans la majorité des cas on demande aux femmes victimes de violences, de partir de la maison avec les enfants, ce qui rend la situation d'autant plus compliquée. Non seulement elles sont victimes, mais elles doivent en plus quitter leur domicile !

Je peux comprendre qu'un juge soit prudent avant de mettre un supposé violent dehors, mais jusqu'à présent on sentait une certaine frilosité de la part du juge aux affaires familiales. A Bayonne, nous étions arrivés au point de ne plus demander que très peu d'ordonnance de protection, parce qu'elle nous était tout le temps refusée.

Aujourd'hui, il y a une nouvelle équipe… ce n'est pas très politiquement correct ce que je dis, mais j'espère que ce sera différent. (…) Souvent, le but de ces femmes dans un premier temps n'est pas que le conjoint soit condamné. C'est d'avoir la paix. Juste d'avoir la paix.