Trois générations de femmes du Pays Basque intérieur

Pour leur contribution à la production agricole, à la sécurité alimentaire et à la nutrition, la journée internationale de la femme rurale est célébrée tous les 15 octobre depuis 2008. Portraits croisés de trois femmes d'une même famille au Pays Basque intérieur.

Xan Idiart|2017/10/14 23:01|0 iruzkin
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De gauche à droite, Pascaline, Kattin, et Elixabet, trois femmes rurales du Pays Basque intérieur.

Le regard espiègle, sourire en coin, l'air de famille saute aux yeux. Normal, Kattin est la mère de Pascaline et la grand-mère d'Elixabet. Toutes les trois sont originaires du Pays Basque et vivent dans une exploitation agricole. Kattin à Estérençuby, sa fille et sa petite-fille dans le village voisin d'Ispoure. A l'occasion de la 9ème journée internationale de la femme rurale, chacune d'elle témoigne de son expérience et de son rapport à la ruralité.

"Quasiment toute ma vie j'ai travaillé à la ferme", explique Kattin; 73 ans, lunettes au front, la voie claire et limpide. En même temps, elle s'affaire à déballer des fromages. Ceux qu'elle a apportés à sa fille. Ils sont produits chez elle à Estérençuby. "Mais attention, je ne les fais plus. C'est mon fils qui s'en occupe. Moi, je suis à la retraite."

De retraite, Kattin en touche une. Une toute petite même. "Mon travail d'exploitante n'était pas reconnu par l'Administration française. Dans les documents, à côté de la mention profession, il était écrit néant." Officiellement, Kattin n'a travaillé que cinq ans. C'était entre 1960 et 1965, dans la restauration notamment. Sa petite retraite est désormais complétée par la pension de réversion suite au décès de son mari.

Mais Kattin ne se plaint pas de ses faibles revenus. Elle se réjouit de ce que la vie lui a donné, "même si tout n'a pas été facile". La septuagénaire jette un coup d'oeil à sa fille et riote. "Tiens, par exemple, accoucher d'elle n'a pas été chose aisée. Je m'en rappellerai toujours." Pascaline et Elixabet échangent un regard complice. Elles connaissent l'histoire par coeur.

"A l'époque, il y avait une maternité à Saint-Jean-Pied-de-Port près d'Estérençuby" poursuit Kattin dans son récit. "Le 8 septembre 1966, il faisait 41° au soleil. J'étais rentrée à la maternité le matin, sachant pertinemment que je devais accoucher le jour même. Mais, à 14 heures, le médecin m'a laissée toute seule pour aller se baigner chez des amis, dans leur piscine privée. Il n'est revenu qu'à 18 heures. Je suffoquais et souffrais énormément. Deux heures plus tard, Pascaline venait au monde." Par la suite Kattin aura trois autres enfants.

Des bouleversements à la pelle

Aujourd'hui, il n'y a plus de maternité à Saint-Jean-Pied-de-Port. Comme beaucoup, Pascaline a accouché de ses deux enfants à l'hôpital de Bayonne, à 50 km de chez elle. Elle observe : "Entre 1966, l'année où je suis née, et 2000, celle où j'ai accouché d'Elixabet, le monde rural a énormément changé." Kattin emploie en basque le terme "itzulipurdikatu". Traduisez, "le cul à l'envers".

"Quand j'étais petite, j'ai connu l'arrivée du premier tracteur" explique Pascaline. "C'est un véhicule qui a apporté beaucoup de changements dans le système d'exploitation des fermes au Pays Basque." Tout d'un coup, son regard s'illumine. Sans transition, elle ajoute : "J'ai aussi connu la première télévision. Celle qui n'avait que trois chaînes. Il fallait se lever pour en changer car il n'y avait pas de télécommande."

Pascaline se souvient également qu'enfant, ses parents l'avaient inscrite au pensionnat alors que l'école se trouvait au sein même du village. "A l'époque, toutes les routes n'étaient pas facilement praticables et dans notre cas, il fallait marcher longtemps avant d'arriver à l'école." Kattin confesse : "Envoyer ma fille au pensionnat si jeune a été très dur pour moi."

En 2017, la plupart des routes du village sont goudronnées et beaucoup de familles d'Esterençuby inscrivent leurs enfants dans des centres scolaires voisins. Dans les années 1970, il y avait plus de soixante élèves à l'école d'Esterençuby. Actuellement, ils sont une vingtaine.

Agricultrice mais pas que

Pascaline a épousé un agriculteur. Elle-même est exploitante agricole depuis 2012. "J'ai travaillé à intermarché pendant 27 ans mais ça ne me plaisait plus. Il y avait de moins en moins de reconnaissance au travail. Je me suis donc installée avec mon mari dans sa ferme, à Ispoure. On produit du lait avec nos brebis mais on a aussi des lapins et des vignes." La quinquagénaire est officiellement considérée comme exploitante par l'Etat français. "Une avancée", selon l'intéressée qui n'oublie pas le mot "néant" inscrit sur les documents administratifs de sa mère.

Sa fille Elixabet, 17 ans, rousse aux yeux noisette, est également très attachée à l'exploitation familiale. En terminale au lycée Etxepare à Bayonne, elle se sent heureuse à chaque fois qu'elle rentre le week-end. "C'est chez moi ici", assène-t-elle sans détour. "C'est là où j'ai grandi et c'est là où je veux vivre." Elle donne régulièrement un coup de main à ses parents. Pour traire les brebis par exemple.

Quand on lui demande ce qu'elle veut faire plus tard, elle prétend ne pas savoir. Après le bac, peut-être entamera-t-elle des études d'histoire. "Beaucoup me conseillent de devenir journaliste." Une seule chose est sûre : elle se sent prête à prendre la relève de l'exploitation familiale, "mais pas tout de suite". Elle souhaite d'abord exercer une autre profession et voyager à travers le monde. La veille, elle avait une soirée avec des Péruviens en visite dans la région.

Entre les trois femmes, les débats suivent leur cours. Les fêtes, la religion, la danse... Aucun sujet ne les laisse indifférentes. Kattin rouspète. Elle ne reçoit pas les chaînes basques sur sa télévision. Elle a un vieux modèle, il faudrait en installer un autre. Pascaline et Elixabet se concertent. Ce sera leur cadeau de Noël pour cette année. Solidarité, humilité et bienveillance : trois qualités immuables parmi tant d'autres d'une femme rurale au Pays Basque.