M. Terestchenko : "Nous serons cruellement condamnés par l'Histoire"

Michel Terestchenko est spécialiste de philosophie morale et politique. Il enseigne en tant que maître de conférences à l’Université de Reims et également à l’Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. Il est intervenu au Colisée à Biarritz mardi soir, à l'occasion du festival Migrant'scène organisé par la Cimade sur le thème de l'accueil. Entretien sous la pluie. Avec un homme passionnant et accessible. 

Bénédicte Saint-André|2016/11/24 17:05|0 iruzkin
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Michel Terestchenko ©DR

Quels principes fondamentaux sous-tendent la notion d'accueil ?

Michel Terestchenko : L'accueil est une question philosophique. Elle touche les notions de citoyenneté, de frontière et d'inclusion. Nous devons interroger la distinction fondamentale entre ceux qui ont droit à l'accueil, avec le droit d'asile et ceux qui n'y ont pas droit, les migrants économiques. Comment se fait-il que certains aient des droits, d'autres pas ? J'interpelle souvent mes étudiants là-dessus. Si nous bénéficions nous en tant que Français de tous les droits alors que certains n'en ont aucun, est-ce pour autant que nous les méritons ? Evidemment non. Cela est dû à la citoyenneté française et donc au hasard de la naissance. J'aime cette phrase de Saint Paul : 'Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifies-tu, comme si tu ne l'avais pas reçu ?'.

Certaines personnes sont néanmoins disposées à l'accueil…

M.T. : Bien sûr. Le débat public est très largement marqué par des prises de position démagogiques. On pousse le curseur de plus en plus bas. Mais il y évidemment une partie de la population qui est tout à fait disposée à accueillir, qui est infiniment généreuse. Le clivant est facile. Ce sont toujours les solutions simples qui l'emportent. Elles sont plus facilement réductibles et faciles à exposer.

Reste que le modèle français est très largement assimilationniste. Il n'a rien à voir avec les pays anglo-saxons ou le Canada. Chez nous, il y a un clivage fondamental entre ceux qui reconnaissent que la société française est d'ores et déjà multiculturelle et que les lois sur la laïcité peuvent parfaitement intégrer cette pluralité. Et d'autres qui ont une conception beaucoup plus étroite, fermée, étriquée, et qui n'est d'ailleurs pas conforme à l'esprit de la laïcité. Car la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l'Etat est une grande loi de liberté. La grande différence aujourd'hui vient de là, elle n'est pas celle entre le droite et la gauche.

Vous appelez à remettre la notion d'accueil dans une perspective historique…

M.T. : Je pense en effet qu'il faut inscrire la politique présente et les comportements présents dans une histoire plus ancienne, dans une mémoire collective. La question de l'accueil de l'étranger et du persécuté nous ramène à des épisodes importants de l'histoire du 20e siècle. Et en particulier l'accueil des juifs lors de la seconde guerre mondiale. Il y a là des parallèles tout à fait saisissants. Je lisais un article dans Libération aujourd'hui. Un village dans les Alpes Maritimes fait de la résistance. Les habitants accueillent des migrants chez eux. Ils tiennent un discours qui est exactement celui d'au Chambon-sur-Lignon dans les années 40. Ils invoquent les mêmes raisons, les mêmes valeurs. Et s'exposent aussi à des poursuites judiciaires, évidemment pas du tout comparables à ceux qu'on pouvait connaître pendant la seconde guerre mondiale. Et tout le monde s'accorde à dire que les sauveteurs des juifs sont des héros.

Comment proposez-vous de penser cet accueil ?

M.T. : Il faut raisonner au-delà des catégories historiquement déterminées, des frontières, des Etats-nation, de la citoyenneté et voir plus loin et plus large. La citoyenneté est liée à l'Etat-nation qui est une création du 17e siècle. Ce n'est pas une réalité en soi et pour soi. Les nations sont des fauteurs de catastrophe. D'autres modèles existent telles que celui de commune humanité et de dignité. On ne peut laisser hommes, femmes et enfants mourir par milliers dans la mer Méditerranée. Nous serons cruellement condamnés par l'Histoire.

Et de quoi parlons-nous ? On nous demande d'accueillir 24 000 réfugiés supplémentaires sur les deux prochaines années. Dans un pays de 66 millions d'habitants. Et on serait au bord de l'apoplexie ! C'est insensé, effroyable. Il s'agit là de nos valeurs, de notre tradition. Cette frilosité est névrotique. Ces gens fuient un enfer totalitaire. Il nous faut gueuler vraiment, rappeler nos principes.

Vous dites en outre que des phénomènes migratoires bien plus importants sont à prévoir…

M.T. : Oui, du fait de la migration climatique. Il serait largement temps de consacrer notre énergie à trouver des solutions. Mais les questions fondamentales sont oubliées du débat public : l'évolution des conditions du travail, la robotisation, l'intelligence numérique ou encore les questions climatiques. Et nous sommes là à parler du nombre de suppression de fonctionnaires. Ces questions vont pourtant bouleverser nos sociétés dans les années à venir. On a un débat public très archaïque sur des matrices idéologiques qui ne tiennent pas compte de la réalité.

Vos constats sont amers. Mais on ne vous sent pas résigné… Vous êtes optimiste pour l'avenir ?

M.T. : Non, pas tellement. Je pense que nous n'échapperons pas à des crises majeures. Là où l'on peut être optimiste, c'est que ces crises vont être l'occasion de trouver des solutions. Dont on peut espérer qu'elles seront conformes à nos principes démocratiques. Mais les démocraties sont des régimes fragiles et peuvent très facilement basculer dans des régimes beaucoup plus autoritaires. Ou en tout cas infiniment moins respectueux des principes structurants et constitutifs. Ce sont là des dynamiques politiques qui sont à l'œuvre partout en Europe. Il faut être ni optimiste ni pessimiste, mais extrêmement vigilant. 

Bande son de l'interview :

CLARIKA "BIEN MERITE" from Eda on Vimeo.