Les Etats doivent-ils demander pardon pour leurs crimes passés ?

La sortie d'Emmanuel Macron, qualifiant la colonisation de "crime contre l'humanité" a été vilipendée par certains, saluée par d'autres. Pour ce deuxième épisode d'"Au filo de l'actu", nous explorons avec Georges Colomar la question éminemment complexe des demandes de pardon public. Et convoquons la vision universaliste de l'Homme par les Lumières, le pardon selon Derrida et "les mémoires blessées" évoquées par Ricoeur et Arendt. 

Bénédicte SAINT-ANDRÉ|15/03/2017 17:40|0 commment
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Georges Colomar © Aurore Lucas

Pour comprendre l’émotion suscitée par les dernières déclarations d’Emmanuel Macron en Algérie, il nous faut revenir en 1945, pose Georges Colomar. Une nouvelle conscience humaine naît de la seconde guerre mondiale, "une conscience de l'inhumain en l'Homme". L'avènement d’une nouvelle catégorie de crime en témoigne : le crime contre l’Humanité, seul crime imprescriptible, à mi-chemin entre le droit, la morale, voire la métaphysique puisqu’il institue une vision de l’Homme. Il est alors permis de revendiquer, et même d'exiger la repentance d'un Etat au nom d'une conception universelle de l'Humanité.

Cette conception portée initialement par les Lumières s'incarne dans "les droits de l’Homme". En 1945, on réalise en quelque sorte  leur vœu, leur aspiration. Mais aux alentours de 1950, on réalise que ces hommes éclairés –porteurs de Lumières donc- ont entrepris un crime, la colonisation. "C’est Jules Ferry, ce grand humaniste qui a justifié la colonisation de l’Algérie au nom de la grandeur de la France et de la civilisation qu’il fallait exporter", rappelle Georges Colomar. LA civilisation. Le crime est dans ce singulier ; les civilisations sont plurielles.

Reste beaucoup de confusions à lever pour comprendre ce qui est recherché dans ces demandes publiques : demande de pardon ou repentance ? Le pardon est l’affaire personnelle de deux consciences face à face. "Derrida en a dit l'essentiel". Face à ceux qui affirment péremptoirement 'il y a de l’impardonnable', il soutient justement que le pardon n’existe que parce qu’il y a de l’impardonnable. Mais il ne saurait renfermer de dimension publique, voire politique. Encore moins être accordé par procuration.

La repentance elle, est un acte qui peut avoir autant de significations que les circonstances dans lesquelles elle est dite, de l'échéance électorale à la menace physique. "Le terme ne me paraît pas mieux adapté". Trop connoté par le christianisme et proche de l’humiliation, telles une vengeance symbolique ou une revanche des humiliés. Les mots justes lui semblent avoir été donnés par Arendt et Ricœur : "il faut agir avec précaution sur les mémoires blessées".

Reconnaître son crime, le nommer, le dire

Aux demandes de repentance et de pardon, Georges Colomar répondra donc nécessaire reconnaissance. Dans deux directions essentielles. Reconnaître son crime, d'abord. Cette phase est évidemment liée à la justice et la vérité. Et reconnaître l'Autre, aussi. Les peuples humiliés, massacrés, exterminés comme de la "vermine", réduits à du "bois d’ébène" demandent la reconnaissance de leur "humanité" par-delà les siècles de mépris et de racisme.

Non le terme "bamboula" n'est absolument pas "convenable", il est intolérable. Voilà ce qui doit être dit. Voilà ce que rend Kamel Daoud en donnant un nom à l'Arabe de "L'Etranger" de Camus. "Ces peuples ne demandent pas à la France ou aux puissances colonisatrices de s’humilier dans un chemin de croix à l’envers : ils veulent être reconnus comme Hommes, comme nos égaux". 

Cette mémoire blessée, traumatisée, est transmise de génération en génération comme une plaie qui suppure sans cesse. "Elle ne peut cicatriser que par des actes symboliques et rares". De Gaulle embrassant Adenauer, Mitterrand donnant la main à Kohl et évidemment le chancelier Willy Brandt s'agenouillant à Varsovie. Un tollé en Allemagne.

Et pourtant, "Brandt en s’agenouillant ainsi devant le monument commémoratif du ghetto de Varsovie a mis politiquement un point final symbolique à la rédemption de l’Allemagne et des Allemands. Ils ne seront plus jamais 'les boches'. Mais il a aussi réaffirmé l’humanité de tout homme, par-delà les crimes monstrueux dont il est capable". Quand Brandt s'agenouille, c'est l'Allemagne et l'Humanité qui se redressent.